< Textes — 2008 — une vieille passion russe

Texte de Véronique Pittolo, publié dans le catalogue « Tableaux » et inspiré par le Triptyque Onéguine

A 5300

Une vieille passion russe.

 

Une femme qui peint une femme ne se reproduit pas pour autant,

elle montre à la puissance X ce qu’elle aurait pu être :

une héroïne, la souffrance de l’amour, rien d’autre.

 

Est-il possible de peindre des sentiments à l’état pur ?

De les décorer ?

 

Tout est préparé, documenté, archivé,

ici une jeune fille russe, rêveuse, exaltée, qui n’a pas trouvé le bon numéro.

Là, un héros égoïste.

L’idylle a mal tourné.

 

On croit que l’homme pleure et que la femme fait semblant.

Mais ici, elle résiste.

 

Une femme peint, l’autre chante, à un tel degré qu’on ne peut l’entendre.

La peintre n’a pas de visage et se reporte sur son modèle,

héroïne d’opéra qui évoque jeunesse, amour, tremblement.

Des jonquilles qu’elles auraient aimé cueillir, quelques livres, une table parfaite.

 

Le tableau rend visible sa passion, soit, un triptyque :

 

au centre quelqu’un souffre, de chaque côté un décor encadre cette souffrance.

Le noir et blanc se propage au lustre, rideaux, plantes.

Il produit des ombres.

Sommes-nous dès lors dans un film ? Un disque ? Une vision arrêtée ?

Du noir et blanc à la couleur, tout évoque le plan séquence nostalgique.

 

 

Ajoutons un air de soubrette, long comme une robe de bal.
Voici les sentiments d’une veille passion russe,

doivent-ils faire place à d’autres sentiments ?
Des sentiments photographiques ?

 

Le noir et blanc est sentimental à l’excès, contrairement à la couleur Ikea

qui montre une chambre à trois sous.

On s’engouffre dans les rideaux comme l’homme en redingote qui murmure

sa passion.

Une passion romanesque étouffée dans un salon bourgeois (or, tentures).

La question du costume se pose car le vêtement est la partie la plus visible

en peinture.

Le vêtement qui fait la chair et les émotions.

 

 

Soit : un homme-redingote devant une femme-montgolfière.

Où se situe leur échange ?

Dans un infra-son ?

 

La robe de la femme éclate, procure une montée de sève.

Les couleurs éclatent également, mais l’homme devra renoncer à cet éclat,

à cette femme qui lui donne de l’importance en société.
Il devra simplement figurer sur une pièce montée, fondre, s’évaporer.

 

Ainsi en est-il des héros qui croient que toutes les femmes leur tombent

dans les bras.

A un moment donné, ils se caramélisent.

Celui-ci aimerait séduire en un tour de main Anna Karénine et Madame Bovary.

Une femme peintre nous le désigne délicatement, une femme moderne

qui dévoile une vieille passion russe.

 

 

Pourquoi un tel sujet ?

 

 

Il s’agit de faire naître une jeune fille très simple, Tatiana,

qui aime la vie avec ses simples joies accordées au mouvement des saisons

(la moisson, le vent, le soleil).

Elle aime s’éventer, ouvrir des fenêtres, aller sur la terrasse.

Elle ressemble à une carafe lorsque l’homme s’essouffle à murmurer

 

une phrase idiote.

 

Il est difficile de peindre une passion comme on déchiffre une partition,

représenter le mécanisme des bouches qui consiste à dire oui dans un ovale.

Pour une jeune fille dont la poitrine se soulève, difficile d’expulser un son.

 

A l’opéra, elle est portée par l’amour, meurt d’amour, assume toutes les trahisons.

Bien.

Mais on est en peinture et une peinture est moins tragique qu’un chant.

Elle peut seulement traduire la mise en scène du grand retour,

des explications, du réflexe ultime pour retenir une femme qui s’en fiche.

S’égosillant, l’homme-redingote ressemble à un petit perroquet.

La peinture permet de considérer son chant comme un décor au même titre

que ses vêtements.

De reproduire un amour manqué dont on n’aimerait pas être le héros.

 

Alors, où est l’intérêt, aujourd’hui, de s’attarder sur Eugène et Tatiana ?

De décrypter leurs traits défaillants.

Des visages sur une pochette de disque ?

Si j’emploie l’expression peindre des émotions, aurai-je une connaissance

accrue de mes personnages ?

 

Pourquoi donner tant de poids à une robe ?

 

L’attirance pour cette femme est-elle historique ?

Plastique ? Affective ?

Tatiana appartient à la Russie d’avant la révolution,

époque où on laissait entrer les airs de piano par la fenêtre,

où les hommes portaient des montres à gousset.

Assises dans les salons, les femmes en décolleté ouvraient la bouche

vers le jeune homme qui sussurrait l’amour.

S’évanouissaient pour la plus vieille histoire du monde qui contenait

sur le même plan le mari, la femme, l’amant.

 

 

Aujourd’hui, chacun écoute chez soi le disque d’une passion tumultueuse.

 

Dont on peut imagine la suite :

 

La femme ouvrirait les bras, provoquerait un retournement,

l’homme croirait qu’il a gagné et ouvrirait le petit lit Novotel à dix euros,

accueillant cette femme, écrasant sa robe d’impatience.

On pourrait zoomer sur ce moment vulgaire de décontraction du couple.

En plusieurs étapes :

 

                                                                     Opéra, photo, tableau.

 

 

Lequel est le plus convaincant ?

 

Qu’est-ce qui fait œuvre d’art pour un public non initié ?

 

 

L’opéra propose un scénario très simple d’ascension amoureuse suivie

de déceptions en piqué, dans un mouvement alternatif haut/bas.

La photo, considérée comme ready-made d’une future peinture,

n’a aucun intérêt.

Le tableau enfin, triptyque profane qui mêle la couleur au noir et blanc.

 

Si vous faites un sondage, les gens vous révèleront qu’il préfèrent

une vidéo avec un baiser lent et convaincant.

Ils vous diront que la peinture n’a pas perdu son aura à travers les siècles,

mais tout de même…

Vous serez convaincu que pour les amateurs d’art,

art = peinture.

Et que :

Mélo = cinéma = opéra = volume saturé.

 

La peinture vous permet juste de rester immobile devant

et éventuellement de vous gratter les chevilles.

Mais comment mieux incarner la beauté que cette femme en blanc

qui reprend son souffle ?

Sa robe pourrait se dégonfler, et les milliers d’hectares de la Russie

rétréciraient avec elle.

L’histoire d’Eugène et Tatiana ressemblerait alors à un triptyque rabattu

comme un miroir de salle de bain dans lequel un petit homme

répèterait son air de mésange huppée.

 

L’avantage avec la peinture est qu’elle ne vous oblige pas à garder

un silence coincé comme à l’opéra, on peut bouger devant, partir,

revenir, dire pourquoi on la trouve belle ou intéressante.

 

 

Une femme d’aujourd’hui nous montre une femme d’autrefois,

allant chercher son inspiration dans les livres, les films, les magazines.

Une photo sous la main, un peu d’huile, un appareil de projection.

 

Son tableau apparaît dès lors comme la reproduction du désir de toutes les femmes.

Il se déploie.

 

Un souffle ouvre une brèche dans les cloisons, les chambres, les salles à manger.

 

Femmes d’hier et de demain agitent les mêmes passions.