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portrait ML

Une artiste peut en cacher une autre par CLAIRE MOULÈNE

 

Créatrice à tiroirs, la peintre franco- américaine Nina Childress fut aussi une égérie punk et la seule femme d’un collectif d’artistes-activistes dans les années 80.

Comment se bâtit un mythe ? L’ascension est-elle toujours linéaire ? Lorsque l’on rencontre Nina Childress dans son atelier des Lilas, quelques jours après avoir visité son exposition au Crac

de Sète, ces questions nous précèdent. L’intéressée, pas dupe, sait bien que l’époque est au repêchage d’artistes injustement passés à la trappe.

Nina Childress revient de loin et ne cache pas sa traversée du désert. Mais lors de cette entrevue de près de trois heures, elle n’aura de cesse de rappeler qu’elle est d’abord une peintre, dont le travail,

par définition, s’inscrit dans le temps long, à l’abri des regards, dans l’atelier où elle a su tracer une ligne de démarcation, comme un halo lumineux autour de ses tableaux vifs et figuratifs rehaussés de fluo arsenic ou fuchsia. Quel que soit le motif – et ils sont nombreux chez Childress : scènes de décoration d’intérieur très fifties, espionnage en Technicolor d’une colonie nudiste, sorties d’opéra, gros plans sur Sissi l’impératrice ou copies de sculptures d’un maître italien –, les tableaux sont immédiatement identifiables. De taille souvent modeste (“celle d’un écran d’ordinateur”, précise l’artiste qui depuis quelque temps travaille quasi exclusivement à partir de captures de films d’exploitation érotiques des années 70), ils prennent leurs aises avec l’époque et les standards, se dorent la pilule (comme au Crac de Sète, où cinq minuscules toiles prennent un coup de frais au contact d’un rideau de papier rose fluo) et ne rechignent pas à exhiber leur tranche peinte ou biseautée. Une peinture franche et gentiment exhibitionniste. En un mot : rock. Pour l’heure, c’est d’une boîte à chaussures (un musée portatif que Duchamp n’aurait pas renié) que l’artiste-archiviste sort les reproductions miniatures de toutes ces œuvres, des années 80 à nos jours.

Nous y sommes donc : Nina Childress est une artiste qui a plus de trente ans de travail derrière elle. Si l’on a vu (en images) quelques-unes de ses œuvres, au Mamco à Genève ou à la galerie Bernard Jordan

à Paris, l’exposition que lui consacre aujourd’hui le Crac de Sète sonne comme une piqûre de rappel. A double titre. D’abord parce que pour la première fois une institution française lui donne l’occasion de décliner son travail dans la diversité. Ensuite parce qu’en cette période lasse de voir apparaître et disparaître aussitôt quantité d’artistes happés/digérés/ recrachés par le marché, on se plaît à renouer avec ces histoires alternatives, d’un art qui n’aurait pas éclos dans un de ces salons réservés aux artistes émergents mais au début des années 80, dans le sillage du Centre

Saint-Charles à Paris (“où c’était le happening permanent”, nous rappelle notre confrère Christophe Conte qui y fit ses études), dans les squats, dans la rue, sur scène et dans une presse en plein renouvellement du genre qui avait pour porte-parole Actuel et Hara Kiri.

“On va partir des images”, suggère Nina Childress, 54 ans aujourd’hui, qui en un clic cède la place à Nina Kuss – son pseudo alors qu’elle vocifère dans le groupe punk Lucrate Milk. Nous sommes en 1981, la jeune femme, avec ses faux airs de Twiggy, ses yeux immenses et ses jambes interminables, vient de prendre la tangente après avoir croisé dans les couloirs des arts déco Helno, Raoul Gaboni, Laul Lombrick et surtout Masto Lowcost qui deviendra son compagnon. “Ça a été un coup de foudre capillaire avec Masto, raconte amusée Nina Childress, dont nous reviennent en mémoire les typologies chevelues qu’elle réalisa des années plus tard, en 2004. Moi, j’avais une sorte de crête putois très réussie.”

L’artiste retrace ces trois années houleuses en compagnie des Lucrate Milk : “A la fin, je voulais faire de la disco, j’écoutais Jefferson Airplane. J’étais déjà dans un trip psyché. Ça ne collait plus. Le groupe s’est dissous et avec Masto, on s’est séparés. Il a pris un appartement juste en face des locaux d’Actuel qui hébergeait à ce moment-là les Frères Ripoulin. C’est comme ça que je les ai rencontrés.”

Si les Frères Ripoulin ne disent plus grand-chose aux jeunes artistes et critiques d’aujourd’hui, c’est que les plus célèbres du groupe (Pierre Huyghe et Claude Closky) n’ont pas beaucoup fait pour entretenir la mémoire de ce collectif ultraprolifique qui s’inscrivait dans le sillon de la Figuration Libre, rendait visite à Basquiat et Keith Haring à New York et importait en France une version du street art. “C’est drôle de voir que ceux qui ont le mieux réussi sont les deux qui ont abandonné la peinture, commente mi-figue mi-raisin Nina Childress. C’était pourtant une chose qu’on prenait tous très au sérieux.” Elle retrouve parfois ces anciens compagnons, Ox en particulier, pour des séances d’affichage sauvage dans l’espace public.

De cette époque, Nina Childress garde aussi un goût certain pour l’accrochage et la mise en scène foutraque qu’elle décline dans toutes ses expos. “En 1993, j’ai fait une expo physiquement coupée en deux qui s’appelait Chiens et Pigeons (voir photo ci-dessus). L’espace interfère toujours avec la peinture”, raconte celle qui désormais ne se prive pas de forcer le trait avec ses tableaux montés sur tiges et ses paravents fluo qui déteignent sur ses peintures.

Mais cette manie, confirmée au contact des Frères Ripoulin, vient aussi d’une autre donnée biographique. “Biologique”, a-t-on failli écrire tant Nina Childress

est une artiste à tiroirs, prise en étau, comme on vient de le voir, entre un revival tardif et un passé galopant, mais aussi deux aïeux que tout opposait. “Il y avait ma grand-mère paternelle, du côté américain, Doris Childress. Une peintre amateur qui lorsqu’elle arrivait chez nous pouvait foncer acheter un châssis et des couleurs pour donner bonne mine à un mur qu’elle trouvait trop blanc”, raconte Nina Childress devant son établi moucheté où trônent en bonne place les boîtes de pastels et le tube de peinture violette légués par ladite grand-mère. “De l’autre côté, il y avait le troisième mari de ma grand-mère française, Georges Breuil, un peintre abstrait sans concession qui exposait en 1961 devant les usines de Renault à Billancourt, ajoute-t-elle devant une archive de l’INA qui en atteste. J’ai toujours été prise entre ces deux conceptions de la peinture.”

“Dans les images sources à partir desquelles je travaille, je cherche surtout une qualité de couleur liée au vieillissement de l’encre d’impression. Ces images sont hantées par des corps absents, résume l’artiste avant d’ajouter en s’excusant presque : Il y a une forme de nostalgie dans ma peinture.” Nina Childress : l’art et la vie confondus.

Magenta jusqu’au 31 mai au Centre régional d’art contemporain Languedoc

Paru dans les Inrockuptibles le 18 février 2015, p64-65