< Textes — 2010 — Un bon coup d’Ornans par Ramon Tio Bellido

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Nous avons tous plus ou moins en mémoire ce tableau remarquable qu’est L’enterrement à Ornans de Courbet. Réalisé vers 1850, on y voit une « scène » à plusieurs genres se déployant en panoramique sur les quelques 6 m d’envergure qu’a la toile. A échelle humaine s’y côtoient donc le défunt, en bière et soutenu par quatre porteurs, le curé en grandes pompes, les sacristains et les bedeaux qui l’entourent, les enfants de chœur, le fossoyeur à moitié à genoux, le groupe d’hommes et à la droite celui des femmes, tous vêtus de deuil, et, un rien anachronique, deux « révolutionnaires » devant eux, que l’on reconnaît à leurs costumes « républicains », soit des guêtres et des bas. Bien sûr ce tableau n’est en rien un témoignage « direct » de la cérémonie qu’il relate ; c’est une pure composition, ordonnée et réalisée par l’artiste, qui a convié tous les « figurants » à venir poser sur le vif dans le grenier de la maison familiale qui lui servait d’atelier. Courbet se serait plaint des conditions exécrables dont il disposait pour travailler, peu d’espace, manque de lumière, faible hauteur sous le faîte de la ferme… Ceci peut en partie expliquer les disproportions des personnages représentés, les uns paraissant trop grands, les autres au contraire comme diminués en taille, et, dans l’ensemble, tous semblant être agglutinés d’une manière aussi improbable que physiquement possible. La raison de cette invraisemblance est à vrai dire assez simple à comprendre : il fallait que le tout « tienne » dans l’espace de la toile, comme s’il avait fallu à tout prix le compresser pour pouvoir le « cadrer ». C’est assez amusant de constater que les critiques plutôt acerbes auxquelles a eu droit ce tableau se soient systématiquement orientées vers l’insolence dramaturgique qu’il ose représenter, plutôt que sur ses incongruités techniques. Beaucoup n’ont pas supporté le « contenu » de la scène, car exposer ainsi une réunion de paysans en lieu et place d’une assemblée vénérable de nobles ou de savants, voire une honorable métaphore de héros triomphants, était un crime de lèse majesté. Plus qu’une injure aux canons et aux codes académiques, c’était le compte-rendu « réaliste » (sic) de l’affaire qui était inconvenant, et jamais le diction arguant de veiller à ne pas « mélanger les torchons et les serviettes » n’a eu plus de poids que dans les gémonies auxquelles ce tableau a été voué.

On connaît la suite de l’histoire, c’est Courbet qui a gagné ! Oh, pas de suite, mais par son obstination et son engagement, par cette volonté d’exposer sur la place publique des images qui étaient sensées en être le reflet, au plus près du quotidien, du vécu, de son « réalisme ».

J’ai une belle admiration pour Courbet, peut-être pas pour tout ce qu’il a fait, mais dans l’ensemble, il est à mes yeux un artiste prépondérant. Le bémol reste cependant que pour moi, il ne l’est pas tant pour ce qu’il a peint ou représenté, mais bien dans le comment il l’a fait. (Le « pourquoi » reste un peu en suspens, mais ses aspirations sociales d’égalité ont bien sûr toute ma sympathie !!!). Ce qui est fascinant chez Courbet est de constater à quel point ses tableaux sont toujours, ou presque, à la limite de l’équilibre, de l’instable. Tout y est peu ou prou de « guingois », proche de la chute ou du dérapage plutôt incontrôlé. Rien n’y colle vraiment ensemble, comme si les gens qui s’y affichent y tenaient avec des étais et une rigidité assez artificielle, comme des pions en quelque sorte, déplacés puis figés en une ordonnance aussi délibérée que fictive. S’il faut ce type de procédé pour que la narration fonctionne, ça va de soi, elle se voit cependant un tantinet ébranlée par de telles manipulations, mais à bon escient car c’est là une des vrais clefs de l’art « moderne » !!

 

C’est avec ravissement que j’ai su, voici une paire de mois, que Nina Childress se coltinait une « reproduction » de l’enterrement. L’art de Nina, je le connais pas trop mal, merci. Je le suis depuis une bonne vingtaine d’années et il est toujours source de quelques rebonds bienvenus dans le « recadrage » de la peinture d’aujourd’hui. Je ne vais pas développer ce point ici, c’est quelque peu hors jeu, mais je constate juste que Nina est peintre, plutôt versant très « figuratif », et qu’elle s’est engagé dans ce mode d’expression depuis ses tous débuts, non sans quelques atermoiements et interrogations à l’heure où ça semblait vraiment plus « up to date », mais qu’elle a tenu bon, et c’est tant mieux. Ce qui a attiré mon attention dans l’art de Nina c’est justement que ce « savoir faire » était systématiquement toujours questionné de l’intérieur, avec une bonne dose d’auto-dérision efficace. A l’analyser rétroactivement, on constate que la façon la plus constante pour l’éprouver et la rendre productive, consiste à mettre presque systématiquement le contenu de ses tableaux en instance de péril. Soit en les emphatisant à « contre emploi », comme elle l’avait fait à ses débuts avec les séries de savons ou de perruques qui paraissaient « flotter » dans l’air (de la toile) jusqu’à en cogner les bords ; soit en exagérant les tons et les teintes des couleurs des images proposées (style scènes d’intérieur, portraits, bibelots en tous genres…), qui en rendaient la lecture, et la vision, intempestives ; soit, comme plus récemment, en « faisant tenir » les personnes/ages représentés dans des postures et des positions inconfortables, qui les voient souvent aidés par un bidule/étai pour que « ça tienne ». La dernière série a ainsi vu apparaître le personnage d’une femme nue, à la peau d’un vert acidulé curieux, genre extra-terrestre quoi, qui se livre à quelques facéties et exercices singuliers. Bien qu’on ne lui voit jamais la face, -elle a le visage caché par des cheveux tombants ou recouvert d’un sac en plastique- on peu parier que c’est là un vraisemblable auto portrait. On la voit ainsi ce livrer à quelques passes étonnantes de kamasoutra avec une paire de cygnes ; prendre la pose avec les mêmes bestiaux en essayant de copier la statue stupide de cet animal sur le lac de Genève, qui n’en finit pas de s’y tordre le col ; à se suicider en s’enfournant la tête dans ce fameux sac en plastique pendant qu’un homme fait de même en se pendant à la branche d’un arbre proche, ce qui provoque une érection notable chez lui. Au delà de la démo tentant de nous prouver qu’en sexualité il est certain qu’ « un tiens vaut mieux que deux tu l’auras » comme minimum, ça montre aussi qu’en peinture ça tient parce qu’on prend la peine de l’emmancher !!

On pourrait dire un peu de même avec le Père Courbet, qui a bien mis en avant qu’il ne fallait pas hésiter à « embrocher » le réel, et à le caler dans toutes ses coulisses si on tenait à faire glisser la fiction vers un semblant de véracité. En se coltinant la « reprise » de l’Enterrement, Nina fait de même, mais à l’envers si l’on peut dire. Dans son simili pseudo plagiat, tout y est. Les dimensions de la toile, le décor/arrière fond de falaises crayeuses, la litanie d’acteurs figés face à la fosse béante..  Simplement, ils (elles) sont la reproduction de la même héroïne vert pomme qui peuple les peintures de Nina depuis quelques mois, toujours aussi nues que des vers (sic), bien qu’accoutrées de quelques éléments inédits, proches cependant d’une accumulation de détails révélateurs, d’indices en quelque sorte. Revoilà le cygne, qui phonétiquement les accumule tous, je sais… Il persiste donc à te fourrer son bec dans quelques foufounes, à s’enrouler lascivement le cou autour de quelques corps, et même à prendre des airs de bouée pour ceindre la taille d’une gamine qui se croît à la plage mais qui a peut-être aidé le fossoyeur à creuser le tombeau puisqu’elle a un petit seau à la main. On le tient aussi pattes en l’air et il arrive à se muer en une sorte d’animal fantasmagorique au premier plan puisque sa tête s’est substituée à celle du chien originel. Les officiantes en rajoute pas mal également, certaines y vont du chapeau cloche, d’autres du sac plastique, d’autres d’espèces de bonnets faits de steaks bien dégoulinants, d’autres d’un voile plus ou moins intégral qui les recouvre de la tête au pied. En rebondissement express des toiles antérieures, la croix se convertit ici en corde entourant le cou d’une des présentes, et, comme s’il n’y suffisait pas, une autre fait de même sur le coin droit du tableau. Autre dérapage éloquent, une des guêtres des révolutionnaires s’est convertie en un plâtre entourant la guibole dudit, victime d’on ne sait trop quel accident, et, last but not least, le crâne forcément symbolique qui trônait au pied du fossoyeur prend ici des airs de masque de carnaval vénitien, quoique qu’il a aussi quelque allure de bretzel… Enfin, et pour y aller d’un brin d’iconographie, la croix brodée ornant le linge recouvrant le cercueil, dessine une paire de fesses rebondies, que l’on retrouve ici et là au gré de la situation.

Il n’y aurait qu’un pas pour se demander si l’enterrement ne se convertit pas ici en lupanar, sauf que l’ensemble est quand même assez statique. Au moins autant que dans l’original de Courbet, car bizarrement les personnes représentées y semblent plus « fichées » que « figées », comme pourrait le produire le clic de l’enregistrement automatique d’une photo par exemple. C’est d’abord là que le tableau de Nina est convaincant et qu’il insiste bien sur le pouvoir ahurissant de la peinture à ne (re)produire que du non vivant. De l’immobile à mort pourrai-t-on dire. Et partant, si les « modèles » que l’on reproduit ne tiennent donc pas virtuellement debout, et bien, il faut les arrimer, les étayer, les consolider dans un appareillage complexe, mais en lui même aussi permanent dans la durée qu’il organise que vacillant dans la composition qui l’institue.

Alors tout est systématiquement faux/vrai et on ne peut qu’être forcément complice en se délectant de la scène qu’on a sous le yeux et en se la rejouant tant qu’on veut, mais un tantinet en pure perte, quelqu’un en a jeté les dés avant.

 

Ramon Tio Bellido

 

(Le choix de ce tableau de Nina Childress pour « illustrer » mon best off de 2010 est dû au fait que ça me fait réellement plaisir de parler de ce tableau, mais aussi parce que je comptais le présenter dans une exposition que j’organise avec elle, Anita Molinero et Emmanuelle Villard à Castellon, et qu’on l’a refusé par censure stupide, donc c’est aussi par « justice » que je l’ « expose ». La repro jointe n’est en fait que l’ébauche de la toile en cours de réalisation, qui sera exposée à la Galerie Bernard Jordan en mars/avril prochains.)