< Textes — 2015 — Jazy, Sissi, Hedy — compte rendu dans Art Press

expo-vue-WDe l’aventure de ses débuts aux côtés des frères Ripoulin dans les années 1980, Nina Childress aura conservé une habitude majeure : celle de n’en contracter aucune. Depuis trois décennies, sa pratique picturale embrasse tous les modes de représentation – abstraction ou hyperréalisme, objets du quotidien magnifiés ou autoportrait introspectif – et colonise tous les supports, semblant s’être donné pour principe une mise à nu méthodique de tout reste de révérence dont pourrait encore être affectée la vénérable peinture. Il n’est pas, à proprement parler, question de déconstruction. Car l’ancienne chanteuse du groupe post-punk Lucrate Milk procède par collage et réappropriation, préférant ajouter que retrancher, et ne disloque que pour mieux donner à voir.

Un voir souvent éminemment théâtral, comme en témoigne, au centre d’art La Halle des Bouchers, inauguré enmars 2014, Jazy, Hedy & Sissi. Première exposition monographique à en investir les murs, la proposition présente des œuvres récentes réalisées en 2010 et 2014. Dans l’espace voûté, de grands rideaux de papier vert et des barres en bois peintes en rose scandent l’espace. D’emblée, le spectateur est placé sur scène, immergé dans l’espace de la représentation. La peinture est décor autant que costume : des modules en bois à échelle humaine posés au sol et percés de trois orifices invitent à y passer bras et tête, une invitation au travestissement carnavalesque qui ne manque pas, en demi-teinte, d’éveiller aussi des évocations de carcan et d’arsenal répressif. Comme souvent chez Nina Childress, le motif est gros de fantômes. À ces trois structures en répondent trois autres, reprenant à l’huile sur toile le même motif abstrait : une sorte de rencontre fortuite des costumes de scène conçus par Sonia Delaunay dans les années 1920 et du graphisme 3D à base de triangles vectorisés populaire au début des années 2010.

Cette installation, Le Triangle des Carpathes, est emblématique de sa pratique récente. Par-delà les ruptures stylistiques se dessine le thème du vide de l’image : épuisée par sa représentation, celle-ci ne subsiste que sous la forme d’un dispositif de monstration. Si elle ne diffère pas du décor, la peinture perd en illusion ce qu’elle gagne en présence, invitant à être investie et performée. Autre dispositif clé, le triptyque qui donne son nom à l’exposition, Jazy, Grande statue de bronze [Sissi] et Hedy. Trois huiles sur toiles,respectivement dévolues au sportif Michel Jazy, à l’impératrice Sissi et à l’actrice Hedy Lamar, se dressent en demi-cercle dans la crypte voûtée du centre d’art. Ce monument hanté – hanté d’images, car la représentation des trois personnages reprend des photos ou statues préexistantes – prolonge son installation le Tombeau de Simone de Beauvoir (2008-2009), présenté en 2011 au Mamco à Genève.

Et le choix des personnages ? Émanant d’un jeu sur la confusion entre Vienne en Autriche, lieu de naissance de Sissi, et Vienne en Isère, lieu de l’exposition, prolongé par l’onomastique et les rimes en « i », il témoigne avant tout, par son relatif arbitraire, de la facétie de l’artiste, omniprésente, source première et raison suffisante.

Ingrid Luquet-Gad

janvier 2015

Nina Childress Jazy, Hedy & Sissi, du 22 novembre 2014 au 25 janvier 2015, Centre d’art contemporain La halle des Bouchers, Vienne