< Textes — 2013 — Notre besoin de culotte est impossible à rassasier par Fabienne Radi

868Tôt ou tard dans la vie se fait sentir le manque d’une culotte qui puisse être là juste pour nous consoler. Le potentiel réconfortant de la culotte n’est pas à sous-estimer. Surtout si l’on a été une petite fille dans les années 70 et qu’on a du coup probablement eu une mère qui fut à la queue leu leu : une jeune fille rangée dans les années 50, une trentenaire concernée dans les années 60, une quadragénaire émancipée dans les années 70, une quinquagénaire déterminée dans les années 80, une sexagénaire décomplexée dans les années 90, une septuagénaire régénérée dans les années 00 et une octogénaire à peine froissée dans les années 10.

Les mères à la queue leu leu ont dispensé à leurs filles une éducation pleine de paradoxes que ces dernières ont eu de la peine à empoigner sans une solide paire de gants et un bon échauffement, grand écart idéologique oblige. On ne glisse pas comme ça du refus vindicatif du soutien-gorge au port ludique du porte-jarretelles. Il faut arriver à négocier le virage en pratiquant le double débrayage de la pensée, ce qui n’est pas une mince affaire. D’autant plus si la monitrice d’auto-école somnole sur le siège passager et vous laisse vous débrouiller toute seule avec les pédales parce qu’elle a bu un coup de trop à midi (elle aussi elle a le droit d’être une quadra émancipée, même si elle s’est trompée de décennie).

C’est dans ces moments-là qu’il faut songer aux qualités salvatrices intrinsèques de la culotte.

Une simple culotte qui sèche au coin du feu est une vision propre à raffermir le moral de tout un département d’assistantes de gestion bancaire déprimées à l’annonce d’une nouvelle compression des effectifs. Elle leur rappelle qu’il existe des valeurs qui ne dépendent pas de l’indice d’inflation de la zone euro et que la fréquence de leurs brushings n’a qu’une incidence mineure sur leur taux de salaire brut. A quoi bon se ruiner en coiffeur ?

On traque la culotte comme le chasseur traque le gibier. Souvent on n’atteint que du vide mais quelquefois, de temps en temps, une culotte tombe à nos pieds. Plus rarement il y a aussi des culottes qui viennent à nous sans y être conviées. Sachant que le répit ne dure que le temps d’un souffle de vent, on se dépêche alors de les prendre dans les bras.

Qu’importe l’élasthanne fatigué et le liseré avachi, il nous faut des montagnes de culottes venues du fond des âges pour contenir notre mélancolie et nous arracher au désespoir.

Nous avons soif de culottes qui illuminent la vie.