2016 — Babyspeck & œufs brouillés

À propos de la série de portraits de Britt Ekland peints par Nina Childress
Par FABIENNE RADI

britt-texte

Comment dire ? Il y a des visages qui font tout de suite penser à de la matière. Prenez Clint Eastwood par exemple. Ou Samuel Beckett. Le mot minéralité leur colle à la peau. Comme s’ils avaient été taillés dans le granit dès le départ plutôt que sortis du ventre de leur mère. Le visage de Michel Simon, lui, fait songer à de la pâte à crêpe. On a envie d’enfiler une béquille sous chacune de ses joues comme dans les tableaux de Dali.

En regardant les portraits de Britt Ekland peints par Nina Childress, je me suis souvenue d’une scène de Some like it hot où Jack Lemmon dit à Tony Curtis à propos du derrière de Marilyn qui ondule devant lui : It’s just like Jell-O on springs ! (c’est comme de la gélatine sur ressorts). Matière, texture, mouvement. C’est exactement ce que Childress a su capter de Britt, cette starlette suédoise dont le minois de chaton fraîchement tombé du panier a affolé la boussole de beaucoup d’hommes dans les années 60 et 70 (Peter Sellers et Rod Stewart notamment).

Davantage encore que la gélatine, le visage de Britt évoque le marshmallow : une matière souple mais ferme, sucrée, légèrement poudrée, avec laquelle on peut sculpter des formes qui defient la pesanteur. Vient aussi à l’esprit l’expression allemande babyspeck, qui désigne la consistance particulière de la chair des jeunes enfants (en français ça sonne nettement moins bien : lard de bébé). Bref, quelque chose qui appelle à la régression et à l’érotisme. Le télescopage du doudou d’enfance avec un sextoy. Sur deux des tableaux, Britt ressemble d’ailleurs un peu à Sophie la girafe (celle en caoutchouc qu’on donne aux enfants pour se faire les dents).

Le visage de Britt peint par Childress et le derrière de Marilyn commenté par Lemmon sont une promesse pour un sens qu’on ne peut pas expérimenter sur elles (sauf si on s’appelle Peter Sellers ou Arthur Miller) : le toucher. On reste ébahi devant cet agencement de chair, de cils et de cheveux. Singularité des textures et exubérance des volumes. Exacerbation à tous les étages. C’est un peu comme lorsqu’on se retrouve pour la première fois devant l’un des centres d’art dessinés par Frank Gehry.

Sidération, puis interrogation : Mais comment tout cela tient-il ? Où est le point d’équilibre? Est- ce difficile à entretenir ? Qu’est-ce que ça deviendra dans vingt ans ? À côté, le visage de Katharine Hepburn ou de Greta Garbo c’est la Cité radieuse de Le Corbusier.

Oui justement, dans vingt ans. Et même davantage. Parce que Nina Childress peint Britt à tous les âges et parfois à gros coups de pinceau. C’en est comique et effrayant. Comme beaucoup d’anciennes stars qui ne se sont pas remises d’avoir été des plantes dans leur jeunesse, Britt a trop usé du bistouri et se coiffe toujours comme une ado. Résultat: une créature qui oscille entre un Gremlin (pour les gros yeux) et Evelyne Dhéliat (pour les coupes de cheveux). Question matière, plus de babyspeck ni de marshmallow. Plutôt des œufs brouillés traités en bad painting.

Nina Childress a le chic pour s’emparer de figures féminines et leur tourner autour jusqu’à ce qu’il en sorte quelque chose d’incongru. Elle a déjà fait le coup avec Simone de Beauvoir et Sissi, s’intéresse à Hedy Lamarr depuis un petit moment.

Britt Ekland est emblématique d’un type de beauté qui a connu son pic d’épanouissement dans les années hippies : la femme-enfant. Le genre de fille qui rend fous une grande quantité d’hommes, suscite la jalousie chez beaucoup de femmes et vieillit souvent assez mal. Nina Childress explore la matière picturale de cette figure qui glisse de l’ingénuité à la niaiserie. Elle en saisit aussi bien la grâce que le ridicule. Ça provoque chez le spectateur – et a fortiori la spectatrice – des sensations ambivalentes. On est soufflé, mais on rit jaune aussi.

Parmi les seize tableaux de la série, il y en a un qui montre Britt entre deux âges. Elle pose dans un salon bourgeois en tenant deux inquiétantes poupées en porcelaine dans les bras. Elle porte un collier de perles, une robe vert foncé et un serre-tête dans les cheveux. On dirait Lady Di en visite dans un orphelinat. Même air emprunté. Britt s’efforce de faire bonne figure. Le temps des moues boudeuses est terminé. Commence celui des sourires figés.

légendes images :
948 — BE(15)(grosse tête) — 195 x 200 cm, huile sur toile, 2016
932 — BE(02)(vieille) — 45 x 35 cm, huile sur isorel, 2016