< Textes — 2012 — interview avec Gwilherm Perthuis

OLYMPUS DIGITAL CAMERAGwilherm Perthuis : Au printemps 2011, dans le cadre de l’exposition « Courbet contemporain », vous avez présenté au Musée des Beaux-arts de Dôle une grande composition inspirée d’Un Enterrement à Ornans (1849-1850). Le format et le décor sont respectés mais les personnages sont remplacés par des filles vertes nues. Vous attachez de l’importance à ce qui avait été reproché au tableau de Courbet : étrangeté, maladresse, trivialité, refus de la séduction… Pourriez-vous préciser les enjeux de cette peinture et sa place dans votre travail ?

Nina Childress : L’enjeu de départ était de faire une peinture choquante. L’enterrement a d’abord été montré à Paris, à la galerie Bernard Jordan. Je voulais boucher la vitrine par un mur, ne laissant apparaître qu’un reflet verdâtre dans le passage. Le visiteur entrant dans la galerie devait alors faire demi tour pour voir un tableau énorme représentant une orgie de femmes vertes et de cygnes. Dans mon imagination, ce n’était qu’un immense barbouillage de vomi vert et blanc. Plus tard, apprenant que la ville de Paris ne m’accordait pas la subvention pour faire les travaux nécessaires à ce projet dans la galerie, j’ai eu envie de peindre autour de l’orgie un enterrement, un cortège d’hommes en noir. J’ai regardé le tableau de Courbet comme modèle et j’ai eu une révélation : j’y voyais mes figures de femmes et de cygnes, les coiffes des villageoises étaient les sacs plastiques de mes suicidées, il y avait la boue, la mort, tout ce dont je voulais parler. J’ai ensuite été fascinée par la disposition des personnages : les hommes d’un côté, les femmes de l’autre. La répartition deux-tiers/un-tiers m’a fait adopter le format triptyque plutôt que le diptyque d’abord envisagé. L’enjeu suivant, développé au cours de la réalisation, était de me caler sur un modèle très connu, de l’utiliser comme générateur et de le mélanger à mes manières de peindre. J’ai utilisé le Courbet qui tartine au couteau le sexe, la nature, la mort, comme source d’inspiration, comme support à mes phantasmes et à mes revendications de femme peintre. Je n’ai pratiquement jamais peint d’après un tableau célèbre, ce n’est pas cela qui compte pour moi. Le format, la difficulté du projet et le sentiment de liberté qu’il m’a procuré m’importent davantage.

GP : Au centre de vos préoccupations, on peut isoler la question du cliché au sens photographique du terme mais également les clichés attachés au médium peinture. A partir de l’exemple du motif de Sissi, que vous avez déformé, transformé, détourné, dans un ensemble de peintures présentées au MAMCO de Genève il y a un an, pourriez-vous décrire votre travail plastique sur l’image (détails, recadrage, flou, vibration…) et son cadre fictionnel ?

NC : Il n’y a pas de règle préétablie. La seule chose dont je suis sûre c’est que chaque image dont je m’inspire ou chaque tableau que je fais doit procéder d’une nécessité absolue. C’est à dire que pour moi maintenant l’important n’est plus de faire des séries ou de décliner un motif, une idée, un style mais plutôt de cristalliser une émotion à travers une image. Le choix d’une source photographique, son traitement, son cadrage, son interprétation ne sont que fonction de l’effet recherché. Les bonnes photos ne font jamais de bons tableaux. Si je m’inspire d’une figure humaine, c’est toujours à partir d’une image que j’ai vue, le plus souvent par hasard. Le contenu narratif vient en supplément, en option, c’est une valeur ajoutée qui permet de ne pas m’ennuyer avec mon sujet, il n’est pas spécialement destiné au spectateur à qui je veux avant tout donner à voir une image mystérieuse. (à la ligne sans sauter de ligne)

Si j’aime et utilise la peinture c’est pour son pouvoir d’impact immédiat, qui peut se prolonger dans la contemplation. C’est en hommage à cette « magie de la peinture » que j’ai fait des Tableaux de tableaux qui parlent aussi des clichés autour du médium peinture.

GP : La composition de l’accrochage est très importante dans vos expositions : l’association des peintures semble procéder de l’idée de montage, mettant en relation des références littéraires ou artistiques très différentes (Simone de Beauvoir, Francis Gruber, la soprano Marjorie Lawrence) et des styles diamétralement opposés (aplats, monochromes fluos, grisailles, morceaux virtuoses…). Comment conceptualisez-vous la question de l’exposition ?

NC : Je suis passionnée d’opéra et mon but serait d’arriver à procurer des émotions du même type avec ma peinture, ce qui est évidemment impossible… cela vous donne une idée de mes objectifs et de mes ambitions. Mon but n’est pas de monter un opéra, mais de porter ce pauvre petit objet qu’est le tableau vers une apogée, comme dans les théâtres des années 1900, où à l’acmé de l’intrigue on voyait se figer dans un « tableau vivant » une scène inspirée d’une grande peinture de style pompier. Il s’agit donc, en présentant mon travail, de figer quelque chose, et si je peux par diverses astuces d’accrochage évoquer un paroxysme, je le fais. Dans l’idéal, le tableau n’a pas besoin de cela pour resplendir, il se suffit à lui même. Mais cela n’arrive pratiquement jamais. D’autre part, j’aime disposer mes tableaux comme des fleurs dans un vase. Le vase est la salle d’exposition. Je mets souvent un petit tableau hors-sujet, en contrepoint, avec pour fonction de lier le tout. Du temps où je travaillais avec les frères Ripoulin (1984-1989) nous nommions ces tableaux des « gondeurs », comme les gonds d’une charnière. J’ai commencé à ce moment à considérer le style comme un outil que l’on peut changer selon ses besoins. C’était le résultat de l’état d’esprit « mort de la peinture/art conceptuel français » dont j’aimerai à présent me détacher, pour assumer le côté réactionnaire du tableau (sans pour autant tomber dans le cynisme du marché). L’immédiateté et l’impudeur des arts vivants m’intrigue, mais comment l’appliquer à l’exposition de peinture ? L’accrochage et la présentation du tableau sont partie prenante du travail, presque à part égale, ce qui fait que j’ai du mal à considérer une peinture comme un objet artistique sans le contexte de monstration public ou privé qui va avec. Je déprime en voyant des tableaux emballés et stockés, mais les collections disparates des petits musées des Beaux-arts m’enchantent.

GP : Actuellement vos œuvres sont exposées dans deux expositions en galerie : dans « Pavillon », une collective à la galerie Domi Nostrae de Lyon et à la galerie Bernard Jordan de Zürich. Pourriez-vous décrire en quelques mots ces deux projets assez différents?

NC : La galerie Domi Nostrae a souhaité montrer trois tableaux de la série Blurriness (2000-2003). J’avais fait une exposition personnelle avec eux en 2000 de ces tableaux flous, peints d’après photo. Blurriness (Kodak tree-Agfa tree) est un diptyque intéressant. Il représente un phénomène obsolète depuis la disparition de la photo argentique domestique. La chaîne Photo Station n’avait pas tiré toutes les photos de ma pellicule, ayant écarté les trop floues, jugées ratées. J’ai dû me tourner vers un autre labo et j’ai constaté combien les couleurs variaient d’une marque de papier à l’autre. J’ai peins la même photo deux fois avec ces teintes différentes. Ici je parlais du rapport peinture/photo, mais plus qu’une mise à distance des peintures de leur genre peinture comme chez Gerhard Richter ou chez les hyperréalistes, je voulais utiliser les ressources visuelles du flou pour troubler la perception comme dans l’op art. La banalité des sujets dépeints participait à cette volonté non narrative. Je montre à la galerie Bernard Jordan de Zürich un ensemble inédit. Il y a notamment un grand tableau posé devant un mur tapissé de kraft peint représentant un rideau vert. Le tableau semble émerger du mur et les trois figures qui y sont représentées émergent elles aussi d’un rideau. Dans ces nouveaux tableaux j’ai poursuivi mes recherches sur l’illusion de profondeur. Je reviens à la figure humaine que j’ai généralement du mal à aborder hormis dans des « hommages » à des personnes connues où dans des autoportraits plus ou moins avoués. Je m’intéresse beaucoup à la statue comme moyen de représenter la figure humaine de manière légèrement stylisée, ainsi qu’au corps sur scène et l’illusion de profondeur de l’espace scénique appliquée au tableau.

Le Rideau vert fait l’objet d’une édition d’affiches 3 x 4 mètres qui permettra de tapisser des murs entiers et de transformer le salon ou la chambre en scène de théâtre.

 

 

 

« Pavillon », Galerie Domi Nostrae, 39 cours de la Liberté, 69007 Lyon, jusqu’au 8/12/2012, http://domi.nostrae.free.fr/

« Umriss », Galerie Bernard Jordan, 33 Zwinglistrasse, 8004 Zürich, jusqu’au 13/12/2012, http://www.galeriebernardjordan.com/