FROG – 2026
Visages, avant/après 1968/1986.
Depuis la pandémie, ce que je préfère peindre ce sont les visages, de filles surtout. Je dois réussir à les faire ressemblantes à mon document modèle : photo, photogramme… Même si elles ne sont pas connues. Est-ce à cause du quart d’heure de célébrité d’Andy Warhol ? Ce que je cherche, c’est le visage d’une jeune femme qui pourrait devenir célèbre. L’a-t-elle été ? Sans doute jamais ou peut-être que si. Avoir trouvé et choisi sa photo prouve que c’est une célébrité, du moins un peu. Du moins pour moi.
En ce moment à l’atelier, patiente la première couche d’un portrait fluo de Catherine Deneuve, tout juste décolorée en blonde. On la reconnait à peine, elle n’a que vingt ans. Pour l’instant elle est jaune canari sur fond rouge. Son regard est légèrement soupçonneux, presque en colère. Elle a les cheveux relevés, à la Bardot, c’était la mode des choucroutes. Son long cou est prolongé par des épaules dénudées, on veut nous faire croire qu’elle est toute nue, mais on sait bien que le reste du corps est enroulé dans un tissu quelconque. Ça me fait penser à cette diapo achetée sur Ebay de Patrick Juvet. Il nous fixe de trois-quarts, torse velu, Rolex au poignet, gloss aux lèvres. En bas dépassent quelques poils pubiens. Quand j’ai reçu ma commande Ebay, j’ai démonté le cache de la diapo, et Bingo ! J’ai vu dans la zone inférieure recouverte par le cache, l’amorce d’une serviette orange : c’était les années 70. Lui, je l’ai peint en phosphorescent, les morts rendent toujours bien en phosphorescent.
À partir de la photo promotionnelle d’une Deneuve débutante, on fait mentalement « l’avant/après » façon Voici, Gala, Instagram. C’est aussi cela mon propos. Représenter un visage en sachant ce qui arrivera derrière : maturité, vieillesse, disparition — coupes de cheveux improbables, régimes, Botox, paparazzi.
L’autre tableau en cours est plus petit, peint avec une technique différente. Je viens d’achever le fond.
Les pigments caméléons changent de couleur quand on se déplace sur le côté, les aplats violet/mauve/ turquoise deviennent mauve/vert/violet. Sur ce fond, je vais peindre à l’huile une jeune hippie anonyme, très jolie. Elle tient une cigarette. Cette non-actrice n’a fait qu’un film, par hasard, sans doute recrutée pour sa beauté par un réalisateur voulant documenter le Summer of Love à la manière Mondo, avec du sensationnel : ados en perdition, nudité, LSD. Elle avait choisi alors un surnom bien hippie : « Today ». Today Malone est donc créditée au générique. Elle ressemble un peu à Cheryl Ladd, ou Diane Lane, jeunes. Des visiteurs m’ont demandé si c’était Vanessa Paradis sur la photo accrochée à côté du tableau. Elle a l’air surprise. Un petit côté Miou-Miou pour la blondeur et la fossette au menton, les mêmes dents.
Ce film, sorti en 1968, a connu un autre montage en 1986, par le même réalisateur. Dans la seconde version, Today Malone est redevenue Louise Malone, elle a deux enfants, dix kilos en plus et une permanente comme Sharon Stone à ses débuts. On a inséré des plans où elle se remémore le tournage, dédramatise la touche Mondo. Cette perspective « avant/après » me donne encore plus envie de la peindre. Je comprends mieux son visage, sachant comment il évoluera, comme une Mélanie Griffith.
Je n’ai pas précisé que dans le fond il y a le profil d’un homme qui apparait et disparait grâce aux pigments caméléons. En bas, en phosphorescent, une tasse en carton avec une paille. La tasse porte le nom de l’établissement où a été tournée la scène. Ce sera le titre du tableau : « Drogstore Café », avec un « o » et pas un « u ». Les managers de ce café mythique de San Francisco ont voulu éviter d’être pris pour des pharmaciens.
C’est toujours bon signe quand j’ai le titre du tableau avant qu’il ne soit terminé.
En 1968, j’allais regarder les gadgets et feuilleter les livre d’éducation sexuelle au Drugstore Élysée 2, à la Celle-Saint-Cloud. Je prononçais Drogstore. Je ne me drogue presque plus depuis 1986.
Nina Childress, février 2026.